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Une vie, deux solitudes

Pour mes 10 ans, la famille était réunie chez mes parents. Comme à chaque anniversaire. Je ne sais plus ce qui s'est passé exactement. Je sais seulement qu'au moment du gâteau, je suis allée me réfugier dans ma chambre, en pleurs. Et que personne n'est venu me chercher.

J'ai mis quarante-cinq ans à comprendre cette scène.

Hier, j'ai eu 55 ans. J'ai passé la journée seule, et je m'y sentais bien. Le genre de bien qui ne se justifie pas, qui n'attend personne, qui ne doit de comptes à rien.

Entre cette petite fille dans sa chambre et la femme d'hier, il y a une vie entière passée à confondre deux solitudes qui n'ont rien à voir.

La première, je la connais par cœur. C'est celle qu'on éprouve entourée. À table, au milieu des autres, à sa place en apparence. Et pourtant absente.

Longtemps, dans ces moments, j'étais occupée à autre chose qu'à vivre. Je tenais une image. Je guettais ce qu'il fallait répondre, j'évaluais l'attente des autres, je cherchais le geste juste. Un travail invisible, permanent, qui ne s'arrêtait pas quand la soirée se terminait. Je continuais, seule, à refaire la scène, à mesurer ce que j'aurais dû dire ou faire.

Je ne savais pas que je fournissais cet effort. Il me semblait évident que c'était plus facile pour les autres, plus naturel. Surtout après un verre. J'ai même cru, longtemps, qu'une partie de mon décalage venait de ma faible consommation d'alcool. Je cherchais une explication à ma portée. Je ne savais pas encore que ce que je prenais pour un manque de souplesse était une autre manière d'être au monde.

Mon corps, lui, savait. La fatigue qui montait. Le mal de ventre quand c'était trop, trop longtemps. Ces moments de coupure où tout m'arrivait filtré, comme à travers du coton. Les idées que je taisais, les ressentis que je gardais. Et puis ces fois où je m'autorisais à être moi, dans la danse par exemple, et où je sentais ensuite que les autres avaient lu tout autre chose que ce que j'éprouvais.

Mon corps disait que ce n'était pas ma place. Mais je ne l'entendais pas. Je croyais devoir le corriger.

Ce n'était pourtant pas un rôle. Un rôle, on peut le quitter. Moi, je n'aurais pas su être autrement. C'était ça, ma manière, et elle me coûtait sans que je sache pourquoi.

Cette solitude, je l'ai aussi vécue à deux. Après avoir tant donné, me retrouver seule à porter. Présente pour l'autre, absente de moi.

C'est en cherchant à mieux comprendre les autres que j'ai fini, des années plus tard, par m'entendre moi. Lentement. Le chemin que j'avais pris pour aller vers eux m'a ramenée à moi. J'ai appris à écouter ce que mon ventre disait depuis le début. À reconnaître que ce que je prenais pour un défaut à réparer était simplement un câblage, et que ce câblage n'avait jamais été le problème.

Alors l'autre solitude est devenue possible. Celle d'hier.

J'ai compris que personne ne viendrait combler ce vide à ma place. Que la seule présence qui ne me ferait jamais défaut, c'était la mienne. Alors j'ai commencé à me tenir compagnie. À me parler comme on parle à quelqu'un qu'on aime.

Je ne suis pas au bout. Il reste des moments de vulnérabilité, des jours où l'ancienne solitude revient frapper. Je ne prétends pas avoir trouvé la paix. J'ai trouvé un chemin, c'est différent.

Mais hier, seule et bien, je crois que je suis enfin allée chercher la petite fille de 10 ans qui pleurait dans sa chambre. Celle que personne n'était venu chercher.

Cette fois, je suis venue.

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