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Le passage

Hier je me suis arrêtée sur cette double page d'un livre :

Le Passage, de Mathieu Persan.


Ce livre est l'histoire d'une famille frappée par la dépression adolescente.
Le Passage, Mathieu Persan, ce que ressent un père d'une adolescente en dépression
"Le Passage", Mathieu Persan, Hachette 2024

Cette image d'abord. Un parent assis, et la pluie qui tombe à l'intérieur de la pièce. Des flaques au sol. Une ombre démesurée derrière.


Et puis ces mots, juste à côté :


La tristesse qu'on essaie de cacher, pour ne pas ajouter du malheur au malheur. La tristesse qui inonde en un instant, comme un orage qui éclate. Parce que voir son enfant dans cet état est insoutenable. Alors on en veut au monde entier. Et à soi-même, de ne pas comprendre et d'être aussi impuissant.

Je suis mère d'un adolescent qui traverse ce qui semble être un trouble dépressif.


Quand j'ai lu ces pages, quelque chose s'est levé, un poids. Et une tristesse est venue, avec ; pas une de plus ; la même que la mienne ; portée à côté. Comme si quelqu'un s'asseyait là et la portait en même temps.


Ce qui suit, je ne le dis pas facilement, pas parce que je veux le cacher, parce que les espaces pour le poser n'existent pas vraiment. Et que j'ai appris à ne pas embarrasser les autres avec ce qu'ils trouvent compliqué.


Il y a les soirs où le sommeil ne vient pas parce que je cherche à comprendre : où je me suis plantée, ce que je n'ai pas vu, quelles pistes encore, pourquoi vivre dans un monde qui n'est pas fait pour mon enfant, et pas fait pour moi non plus.


Il y a la culpabilité de parfois ne plus tenir, d'exploser de colère, de laisser partir des mots dont je sais qu'ils ne sont pas justes, mais que je porte quand même.

Et celle, plus sourde, de laisser faire quelquefois, ou trop souvent, parce qu'épuisée. Cette culpabilité là ne crie pas. Elle s'installe.


Il y a aussi ce que le roman nomme, et que je ressens très fort. Être seule avec cette maladie sans réponse médicale qui tienne vraiment. Faire face à un déni qui n'a pas de visage mais qui est partout. Une école qui demande à mon enfant de rentrer dans des cases qui l'épuise. Des proches qui imposent leurs propres grilles de lecture : "c'est un problème de cadre", "il faudrait qu'il se bouge".


Cette solitude là n'est pas seulement intérieure. Elle est fabriquée. Par tout ce qui, autour, refuse de voir ce que je vois, moi, tous les jours.


Et au milieu de tout ça, des moments comme celui-là. Mon enfant qui expose son projet devant une inconnue. Je sais ce que ça lui coûte. Je le vois se tenir droit. Et quelque chose, dans cette manière qu'il a de se redresser, me traverse.


Puis le retour à la maison. Et l'après-midi qui suit, où il dort, épuisé. Là, c'est autre chose qui passe. Une forme de deuil très discret, qui ne porte pas de nom dans les conversations normales.



Si j'écris ça ici, c'est parce que pendant longtemps je n'ai pas trouvé ces mots, et que les lire ce soir m'a fait du bien. Écrire à mon tour, c'est un peu du même geste ; une manière de poser ce qui pèse, pour ne pas le porter seule.


Et puis, je suis aussi thérapeute. Je reçois souvent dans mon cabinet la tristesse et l'impuissance de parents qui ne savent plus quoi faire pour leur enfant. Je sais à quel endroit ils sont quand ils déposent ça. Je le sais parce que j'y suis aussi.


Je reçois aussi des personnes qui traversent elles-mêmes une dépression. Et il y a dans ce livre un autre moment qui m'a saisie. C'est l'adolescente qui parle, depuis l'intérieur :


La mer est noire et mauvaise, les terres à portée de nage sont faites de forêts sombres...

Certaines séances, elles m'autorisent à m'asseoir près d'elles sur ce radeau au milieu de la mer, et je reste là, à vivre et ressentir avec elles. Pas pour pousser le radeau vers le rivage, pas pour apporter de la lumière, non, juste pour être là.


C'est ce que ce livre a fait pour moi, hier. Quelqu'un s'est assis à côté de ma tristesse et l'a portée avec, le temps de quelques pages. Ce soir, en écrivant ces mots, je m'assois au plus près de mon émotion.



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